Le Japon est le point de convergence de différents climats apportés par les vents. Autrefois attribués aux dieux, ces phénomènes sont désormais compris et surveillés. Pourtant, le pays s’est penché très tardivement sur la question de la météorologie.
Le pays du Soleil-Levant ne s’appelle pas ainsi pour rien. Dernier rempart avant l’horizon infini du Pacifique, il essuie les restes du continent asiatique et subit les assauts de l’océan. Cerné par ces étendues que tout oppose, le pays semble s’être lui-même divisé en deux zones climatiques distinctes, séparées par les Alpes japonaises, avec des différences très marquées en hiver. Au nord de cette chaîne de montagnes, les vents de la Sibérie et de la mer du Japon se mélangent, créant des précipitations et chutes de neige impressionnantes à cette latitude. Au sud en revanche, le temps est très clair, mais demeure très froid. En hiver, le jet stream, un courant aérien, est bloqué par l’Himalaya, et contourne le Plateau Tibétain par le sud amenant les blizzards sur le Japon. En été, l’anticyclone du Pacifique Nord le dévie, laissant la porte ouverte aux moussons et typhons venant du sud-est. Cette position géographique, au croisement de quatre plaques tectoniques, est donc confrontée à des phénomènes météorologiques extrêmes, dont les dégâts furent lourds en pertes matérielles et humaines tout au long de l’Histoire.
Au vu de ces conditions violentes, il est facile d’imaginer que l’étude de la météorologie est une préoccupation de la première importance au Japon. Pourtant, ce n’est que récemment que l’archipel s’est imposé comme un acteur majeur de la climatologie mondiale. Un véritable paradoxe, qui s’explique par son histoire. En effet, la culture japonaise prend sa source en Extrême Orient, avec une influence forte du taoïsme, du confucianisme et du bouddhisme, se mélangeant avec le shintoïsme local associé à la dynastie impériale. Ce syncrétisme complexe avait pour conséquence l’attribution des manifestations naturelles aux dieux, ou kami. L’étude de l’astrologie chinoise était ainsi un moyen de prévoir les jours fastes et funestes, essentiels dans la prise de décisions politiques. Les empereurs et shôgun du pays ont donc privilégié la conception et le perfectionnement des calendriers plus que la compréhension scientifique des phénomènes climatiques. La famille Abe puis sa branche Tsuchimikado ont été les garants de cette mission depuis la fin du Xe siècle.
Les traditions persistent

Cependant, le commerce avec les Hollandais au XVIIe siècle ouvre la voie aux sciences européennes. Le shogunat Tokugawa s’intéresse à la précision apportée par les théories et instruments occidentaux, alors que les calendriers importés de Chine cent ans auparavant produisent des erreurs flagrantes de prédiction des phénomènes cosmiques. Dans cette atmosphère d’opposition entre la modernisation du savoir et la tradition, les pêcheurs, principales victimes des violences du climat, ne profitent pas ou peu de ces avancées, qui concernent principalement les hautes-sphères. Ceux-ci s’appuient donc sur leur expérience dans la navigation et les rituels shintoïstes pour calmer les dieux. “Dans les ports de pêche, il y avait souvent une petite colline pour observer la météo, raconte Yukitomo Tsutsumi, Docteur à l’Institut National pour les Études Environnementales au Japon. Une personne montait au sommet, observait le ciel et jugeait si la pêche était sûre ou non. Nous appelons cela Hiyoriyama. Il en existe beaucoup au Japon.” L’une d’elles est devenue un parc historique très visité à Sakata, dans la préfecture de Yamagata.
On remarque également cette tendance à observer le ciel chez les paysans de l’époque, avec les Hijiri (qui connaît le jour), des personnes capables de déterminer avec exactitude la saison idéale pour semer ou récolter. Le climat a en effet une importance fondamentale dans l’agriculture. On retrouve le riz partout dans le Japon pré-moderne. Repas, offrandes, revenus des seigneurs, il est si important que de mauvaises récoltes peuvent avoir des répercussions très graves sur le pays tout entier. Les sécheresses ont ainsi mené à des réformes politiques extraordinaires. Dans le Japon féodal, l’absence de prévisions météorologiques et de description scientifique de ces catastrophes mènent les habitants à se tourner vers les dieux. Des rituels tels que le Kurayami Matsuri ou le Amagoi odori, appellent ainsi les divinités de la pluie, et varient selon les régions et villages. Les Kami sont aussi tenus pour responsables de l’échec des invasions mongoles en 1274 et 1281, balayées par des vents puissants (kamikaze), bien qu’ils n’aient été sûrement décisifs que durant la seconde offensive. Enfin, les saisons sont un aspect évident de la culture japonaise : les poèmes y font inlassablement référence, les cerisiers fleurissent sur des périodes bien précises et les érables produisent des couleurs très vives en automne.

La transition vers une météorologie plus scientifique au milieu du XIXe siècle ne s’est donc pas faite naturellement. À l’ouverture du pays en 1854, l’une des priorités du pouvoir en place, largement dirigé par les conseillers d’un shogun fragile, est de construire une flotte le plus rapidement possible. Pour cela, le gouvernement emploie son premier navire de guerre, offert par les Néerlandais, et renommé Kankō Maru, qu’il transforme en lieu d’apprentissage pour les marins à bord. Bien que le bâteau soit équipé d’instruments de météorologie moderne, aucune observation n’est réalisée. Il faut attendre 1871 et la restauration Meiji pour que le pays s’emploie à ses premiers relevés, en coopérant avec des ingénieurs britanniques. La première station d’observation voit ainsi le jour à Hakodate, s’inscrivant dans le programme de colonisation de Hokkaido, une île stratégique face à la Russie. L’Observatoire Météorologique de Tokyo, ancêtre de la Japan Meteorological Agency, est lui créé en 1875. La marine développe en parallèle son réseau de télégrammes pour la surveillance du temps. L’étude du climat est donc une entreprise qui s’avère fructueuse durant cette période. Pourtant, les pertes humaines en mer sont encore bien trop importantes. Un peu plus de deux mille hommes meurent dans les naufrages entre 1874 et 1876. Il est donc fondamental de mettre en place un système efficace de surveillance des intempéries.
L’oeuvre d’Erwin Knipping

Ce n’est pourtant pas une priorité pour le gouvernement, lorsqu’il fait venir des professeurs d’Europe en 1870. Erwin Knipping, un jeune Allemand diplômé en navigation marchande, s’engage alors comme premier officier sur le Courier. Il profite d’une escale à Tokyo pour trouver un travail d’enseignant. Ce qu’il ne sait pas encore, c’est qu’il s’apprête à révolutionner la météorologie japonaise. Lors de son temps libre, Knipping effectue des observations à l’aide de ses instruments, jusqu’à expiration de son contrat en 1881. Il rédige entre-temps une pétition pour améliorer le service de prévention du climat, ce qui attire le regard du ministère de l’intérieur, qui lui laisse finalement la charge de le concevoir. L’Allemand est confronté à plusieurs difficultés majeures. Tout d’abord, le prix exorbitant des télégrammes, nécessaires pour la transmission de relevés météorologiques d’une station à une autre. Il faut aussi adopter l’instrumentation et les unités de mesure européennes, auxquelles Knipping forme ses collègues.
Le réseau en cours de modernisation évite la perte de nombreux bâteaux, mais la limite d’un télégraphe par jour imposée par le gouvernement ne permet pas de rivaliser avec la vélocité des typhons, et d’avertir à temps les populations concernées. Knipping accepte donc la proposition du gouvernement : en échange de la prise en charge de trois télégraphes par jour, l’expatrié devra annoncer les prévisions météorologiques quotidiennement. A cette époque encore plus qu’aujourd’hui, la précision des prédictions est peu fiable en raison de la variabilité du climat. Mais Knipping s’y tient, et dessine lui-même les lignes isobares à la main (lignes de pressions équivalentes sur une carte). Il rentre en Allemagne trois ans plus tard, après vingt ans au Japon, laissant derrière lui son savoir-faire. Le Japon emploiera ces techniques venues d’Europe dans les guerres à venir, notamment lors de sa victoire fracassante contre la Russie à la bataille de Tsushima en 1905. Mais dans les campagnes où les traditions restent prédominantes, cette vision scientifique a encore du mal à se faire une place.

Toujours est-il que depuis sa modernisation à l’ère Meiji, le pays du Soleil levant s’est peu à peu hissé au niveau de la recherche occidentale, jusqu’à être un pays pionnier de la météorologie, notamment en matière de changement climatique. Le Japon, qui n’a effectué aucun relevé météorologique avant 1820, a en effet une manière toute particulière d’observer les variations de température au fil des ans : la floraison des cerisiers. Depuis des centaines d’années, ce phénomène a fasciné les insulaires qui l’ont consigné dans leurs journaux. “Mille ans de rapports sur les floraisons à Kyoto nous sont parvenus, révèle Takehiko Mikami, professeur émérite à l’université métropolitaine de Tokyo. On peut voir que les dates varient selon les années, mais récemment, on constate que la floraison a lieu de plus en plus tôt en mars. Cette date est fortement corrélée à la température de ce mois.” Cela se remarque d’autant plus que la tendance à la hausse des températures à Tokyo est la plus élevée au monde, un phénomène qui se reproduit dans les mégalopoles aux hautes constructions et à la forte consommation énergétique. La capitale devient aussi de plus en plus sèche dernièrement, tandis que les précipitations augmentent dans le reste du pays.
Enfin, les typhons représentent chaque année des menaces potentielles pour l’ouest du pays, notamment les îles de Shikoku et Kyushu qui sont les plus durement touchées. Mais les risques sont moindres par rapport à l’époque d’Erwin Knipping : des satellites envoient constamment des images permettant de les détecter rapidement, et les superordinateurs calculent les trajectoires sur la base des théories scientifiques les plus pointues. Les Japonais, ainsi que toutes personnes possédant un numéro japonais sur le territoire, reçoivent des alertes directement sur leur téléphone. Malgré les fortes pluies et les vents violents, cela n’empêche pas la plupart d’entre eux de rejoindre leur lieu de travail, tant l’archipel est habitué à vivre avec une nature capricieuse, imprévisible, mais de mieux en mieux comprise.
