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Animal Aigo

3 juillet 2026

Le terme japonais aigo se décompose en un sentiment de bienveillance, d’amour (ai) de protection (go). Il prend tout son sens dans l’éthique animale de l’archipel, mais aussi dans les communautés de macaques qui y vivent. Dans un pays où tradition et progrès cohabitent, le bien-être animal est une question sensible.

En parcourant les routes de campagne du Kansai, loin des grandes métropoles, la nature s’offre à nous. On peut même avoir la chance de tomber sur un groupe de singes sauvages, les nihonzaru, ou macaques japonais, connus pour profiter des sources chaudes en hiver. Fait marquant parmi tant d’autres permettant un rapprochement avec l’humain, l’organisation sociale de ces animaux nous apporte la preuve qu’ils ressentent des émotions complexes telles que l’empathie. Ce sujet a fait l’objet de nombreuses recherches, surtout à partir du milieu du XXe siècle. Les études de plus en plus poussées ont alors posé la question de l’éthique scientifique, à laquelle les pays du monde ont répondu chacun à leur manière.

Le Japon s’est historiquement distingué du reste du monde sur son approche de la primatologie, bien que les différentes visions se rapprochent de plus en plus. L’occident, porté sur la détection de comportements reproductibles et quantifiables, adopte un point de vue d’observateur très extérieur aux groupes de primates observés, afin de ne pas influencer ceux-ci. Les comparaisons entre les saisons et les groupes mènent alors à des analyses statistiques. Au Japon, l’accent est mis sur l’observation sur le très long terme, parfois plusieurs générations. Les singes sont nommés, et on relève leurs comportements individuels, qui s’inscrivent dans une communauté ayant sa propre culture. Les chercheurs ont une proximité plus importante avec les groupes, idéale pour des études plus qualitatives que quantitatives. 

Masayuki Nakamichi, professeur émérite à l’université d’Osaka, a suivi les macaques japonais pendant plus de quarante ans, fasciné par leur système relationnel. Né dans la campagne profonde japonaise, sa proximité avec le milieu sauvage lui donnait des prédispositions : “Ma maison était entourée de forêt, donc j’avais la chance d’être en contact avec des oiseaux sauvages, des petits animaux, insectes et poissons, se remémore-t-il. Nous gardions aussi des poules et des vaches, dont je me suis occupé dès l’âge de six ans.” Il s’orientait alors naturellement vers la primatologie. Grâce à son éducation et à ses professeurs, il héritait ainsi de la méthode typiquement japonaise de l’époque : une observation non-intrusive de groupe de singes entiers. Malgré l’évolution des moyens technologiques disponibles, il a persisté dans cette voie. Les conclusions qu’il a retiré de ce long travail, inégalable aujourd’hui, sont aussi touchantes qu’édifiantes : “À cette époque, il y avait des nourrissons atteints de malformations congénitales dans le groupe. Certains singes étaient dépourvus de mains ou de pieds. Mais ils ont pu survivre grâce au soutien de leur mère.” Nakamichi s’est emparé de la problématique, qui dévoile des parallèles étonnants avec la société japonaise et humaine. 

À gauche, une femelle de 23 ans allaitant son fils de 2 ans, et à droite, sa fille de 10 ans entrant en contact avec une fille de 3 ans, petite-fille de la femme assise à gauche (Photographie de Masayuki Nakamichi)

L’Aigo à l’état sauvage

Comprendre la structure sociale d’une espèce à l’état sauvage est un véritable jeu d’observation. Certains groupes de macaques sont ravitaillés par l’homme sur des lieux d’approvisionnement, où ils disposent d’une liberté proche de leur habitat naturel, comme sur l’île d’Awaji dans la préfecture de Hyogo. Cela donne aux chercheurs l’opportunité de les surveiller de près. C’est dans ce type d’espaces que Nakamichi a remarqué que les enfants malformés n’avaient pas de difficultés à survivre et établir toutes sortes de liens. Il en a fait son sujet de mémoire, puis de thèse, poussé par le désir de découvrir des choses nouvelles. Il fut le premier chercheur au monde à décrire comment les macaques japonais avec des malformations des membres parvenaient à survivre et interagir avec leurs congénères. Cette question l’a suivie pour l’entièreté de sa carrière. 

S’il y a un lien primordial dans l’inclusion de ces nourrissons malformés, c’est la relation mère-enfant. La notion d’aigo y prend tout son sens. En effet, la mère fournit elle-même les efforts pour permettre à sa progéniture de téter, ce qu’il ne peut réussir seul, ses membres altérés ne lui donnant pas la préhension nécessaire. Bien qu’ils apprennent à se mouvoir avec aisance en grandissant, les handicaps physiques peuvent être très pénalisants au sein d’une espèce aussi mobile. Le primatologue révèle que “lorsque des singes malformés congénitalement sont incapables de suivre les singes du même âge se déplaçant rapidement à travers les arbres, ils sont très susceptibles de s’approcher de ces adultes, qui eux sont plus statiques. Ceux-ci peuvent se montrer très tolérants car ils ne les repoussent pas.” Même s’ils ne prodiguent pas une aide proactive, les aînés les acceptent dans le groupe, ce qui est fondamental pour la survie des espèces sauvages. Ce soutien social et cette tolérance observés chez les singes japonais nous apportent un regard critique sur la société humaine, dans laquelle les personnes en situation de handicap rencontrent encore des difficultés, même si les efforts d’inclusion sont de plus en plus perceptibles.

Une projection possible sur l’humain

Cette problématique l’a amené à se demander ce qu’est réellement le handicap. “Si les personnes valides et les personnes porteuses de handicap peuvent vivre de la même manière, même en cas de handicap grave, ce handicap n’en peut-être pas vraiment un, se questionne-t-il.” Dans le système hiérarchisé des macaques japonais, les individus avec des malformations peuvent évoluer aux mêmes rangs que les autres. Ce n’est donc pas un handicap en termes de société ou de sociabilité. “Pourquoi, dans le monde humain, pouvons-nous discriminer des personnes pour des différences même légères ?”, s’attriste le professeur. Pour cette thématique comme pour d’autres, il aime observer les singes japonais pour découvrir de nouvelles choses. “Certaines de ces découvertes sont essentielles pour comprendre les similitudes entre les humains et les non-humains, notamment notre comportement, nos émotions, nos pensées…”. 

Pour réaliser ces observations, les primatologues se basent sur la méthode originelle des premiers experts du pays, tels que Kinji Imanishi en 1948 : il s’agit d’identifier les macaques par leur corpulence, leur apparence faciale et leurs interactions sociales. Une approche anthropomorphique qui se distinguait déjà des études occidentales, plus axées sur la morphologie. Cette projection sur la société humaine a permis des découvertes majeures sur notre propre évolution, notamment sur les aspects émotionnels. Lors d’un voyage d’études à Madagascar, Nakamichi a ainsi eu la rare opportunité de détailler le comportement maternel chez les lémuriens. Les mères de la plupart des espèces de singes peuvent porter leur enfant décédé à la main pour suivre le reste du groupe dans la forêt. Mais les lémuriens n’ont pas cette aptitude, le corps est donc abandonné : “à ce moment-là, la mère regardait parfois son enfant en pleurant. Et parfois, au bout d’une heure ou deux, elle revenait vers lui. Cela montre donc que les lémuriens ont un système d’affection maternelle, similaire aux macaques japonais”, avance le chercheur. 

Une mère de 20 ans tenant son enfant de 17 ans (Photographie de Masayuki Nakamichi)

Les particularités de l’éthique au Japon

Aujourd’hui, les champs de recherche en primatologie sont très diversifiés : psychologie, écologie, médecine, ou physiologie, tous peuvent s’appuyer sur des méthodes d’expérimentation de plus en plus abouties, mais qui doivent se contraindre à l’éthique imposée par le pays. Le Japon a introduit très tôt des lois pour protéger les animaux, mais les institutions les appliquent avec une rigueur variable. En dehors du milieu scientifique, l’exemple de la popularité des animal café contraste aussi avec l’influence historique du bouddhisme dans le pays. Cette dernière religion, qui se soucie beaucoup de la vie animale, a toutefois perdu l’hégémonie qu’elle partageait avec le confucianisme sur les sciences à l’ère Edo, au profit des avancées occidentales apportées par les Hollandais. Dans le paysage académique, la situation reste donc complexe : “il existe d’énormes différences entre les institutions, note Yumi Yamanashi, chercheuse en bien-être animal et développement comportemental chez les animaux au Kyoto City Zoo. Même parmi les grands singes, l’environnement en captivité est très variable. Par exemple, il y a des chimpanzés isolés au Japon, et d’autres sont toujours utilisés pour des émissions de divertissement sur YouTube.” De nos jours, l’opinion populaire évolue et ce genre de pratiques est jugé contraire à l’éthique. 

Les lois pour la protection des animaux au Japon sont régies par le concept de animal aigo, où aigo regroupe les notions de compassion et de protection. Il s’agit donc ici d’une attention qui va au-delà du simple bien-être animal, mais qui relève également de la subjectivité humaine, et qui ne suffit donc pas à assurer une bonne qualité de vie. Les efforts des chercheurs en bien-être animal se concentrent donc en partie sur la pertinence de l’habitat : “Un paysage naturel ne suffit pas. Les animaux ont besoin d’un environnement fonctionnel qui répond à leurs besoins comportementaux et psychologiques”, explique la primatologue. L’intégration de la technologie dans les milieux captifs est ainsi une particularité du Japon. Bien qu’elle puisse contraster avec une reproduction fidèle du milieu sauvage, elle apporte des outils efficaces pour le bien-être, un point de vue adopté par les japonais dans leur vie quotidienne. 

Par ailleurs, les attitudes peuvent être très différentes face à un animal en fin de vie, qu’il soit âgé ou au pronostic défavorable. Dans la nature, les macaques japonais meurent généralement vers 25 ans, mais en captivité, certains spécimens vivent très longtemps, comme Risa Tsumakaku, une guenon qui a atteint l’âge de 43 ans. “Elle vivait avec ses congénères jusqu’à deux jours avant sa mort, précise la zoologiste. Mais son état s’est progressivement détérioré et les soigneurs tentent de soutenir la vie des animaux. Je pense que ces attitudes peuvent varier d’un pays à l’autre. C’est un sujet très délicat, mais face à la mort d’animaux, on entend souvent des opinions très différentes entre les Japonais et les visiteurs internationaux. C’est donc, je pense, l’une des différences les plus marquantes entre les pays.” L’amélioration du bien-être animal peut se reposer sur l’accroissement de l’intérêt porté à l’éthique animale par l’opinion populaire, les progrès technologiques et scientifiques, et l’observation de nos cousins, dont l’attitude sociale n’est pas dénuée d’enseignements.

Article initialement publié dans Japan Magazine. Reproduit ici avec l’aimable autorisation de la rédaction, conformément aux conditions de republication après un délai de trois mois. Certaines images ont été remplacées ou adaptées pour cette version en ligne.