Le Japon est un acteur majeur sur la scène du spatial mondial. La Japan Aerospace Exploration Agency et ses prédécesseurs ont pu compter sur un immense savoir-faire et une rigueur culturelle, ainsi qu’une stratégie nationale ingénieuse sur le plan de la technologie.
13 juin 2010. Hayabusa revient sur Terre après sept ans de missions, livrant les précieux échantillons d’astéroïdes. Les premiers dans l’histoire de l’humanité. Une prouesse scientifique et technologique permise par la persévérance de la toute nouvelle agence spatiale japonaise, la Japan Aerospace Exploration Agency. Treize ans plus tard, celle-ci est aux commandes d’un nouvel exploit : l’alunissage de la sonde SLIM, avec une précision de cinquante mètres. Du jamais vu. La JAXA est aujourd’hui un symbole du leadership scientifique mondial du Japon, incarnant des valeurs de rigueur et d’ingéniosité. Pour comprendre son histoire, il faut remonter quelques années en arrière.
Avant la création de la JAXA, le domaine du spatial au Japon était divisé dans trois agences aux attributions distinctes, toute fondées dans les années cinquante et soixante : l’ISAS (Institute of Space and Astronautical Science) pour la recherche spatiale, la NASDA (National Space Development Agency), responsable des satellites, lanceurs, et contribuant à la Station Spatiale Internationale (ISS), et la NAL (National Aerospace Laboratory of Japan) se concentrant sur les moteurs, avions et les technologies aéronautiques. Au début des années 2000, les ministères du gouvernement japonais étaient en cours de fusion pour des raisons d’efficacité et de rationalisation politique. Les trois agences, rattachées à ces ministères, ont également été fusionnées, non seulement pour des raisons d’efficacité, mais aussi parce qu’elles partageaient des technologies et des thèmes de développement communs. Cette fusion permettait ainsi de mener des activités de recherche et développement plus sophistiquées. “Les premières années ont été un peu difficiles, car les cultures des différentes agences étaient très variées”, admet Kaori Sasaki, responsable de l’éducation spatiale au département des affaires publiques de la JAXA. “Mais nous avons appris à nous comprendre, et maintenant, tout fonctionne très bien. Nous avons même des échanges de personnel entre les trois anciennes agences, et aujourd’hui, nous pouvons dire que nous sommes tous membres de JAXA.”
Des performances dans tous les secteurs
Depuis, l’agence a multiplié les succès : de la mission Hayabusa à SLIM en passant par le module Kibo dans la Station Spatiale Internationale, le seul laboratoire permettant les expériences à même le vide spatial. Son image de haute performance à faible coût en fait un acteur majeur sur la scène internationale. Julien Mariez, représentant du CNES (Centre National d’Etudes Spatiales) et conseiller spatial à l’ambassade de France, appuie également sur la polyvalence de la JAXA : “cette capacité à pouvoir tout faire n’est pas très répandue. La JAXA développe ses propres lanceurs qui sont après exploités par des industriels, elle est compétente dans les missions d’exploration spatiale, une des grandes forces du Japon, et conçoit des satellites d’observation de la Terre. Cette compétence couvre tous les grands domaines d’activités spatiales, ce qui est rare.” En outre, en comparaison avec la France dont le budget spatial est en partie reversé à l’Agence Spatiale Européenne (ESA), le Japon consacre l’intégralité de ses moyens à ses programmes nationaux, avec un budget aux alentours de 1,2 milliards d’euros par an. Loin des chinois et des américains en termes de fonds, l’agence japonaise se place tout de même comme un leader, notamment en matière d’exploration spatiale, alors que la stratégie de la France, associée à un budget plus restreint dans ce domaine consiste principalement à apporter des contributions à des missions portées par d’autres agences. “Cette volonté d’être leader sur des projets d’exploration ambitieux est une caractéristique du programme spatial japonais”, développe le représentant du CNES. La participation majeure du Japon au projet international Artemis, dont l’objectif est un retour sur la Lune et pour lequel il développe avec Toyota un rover habitable, est une démonstration de l’importance qu’occupe l’agence dans le monde du spatial. Son partenaire principal est la NASA, puis viennent l’ESA et le CNES, symbole d’une relation historique et fructueuse entre le Japon et la France dans le domaine spatial. Ce lien entre les deux pays s’illustre parfaitement dans le projet Callisto, qui a pour but de développer une technologie de lanceurs plus durable et économique. “La France, l’Allemagne et le Japon ont fait le constat commun qu’ils étaient très en retard par rapport à SpaceX sur la technologie de réutilisation, et ont donc décidé de réaliser un programme de développement conjoint d’un étage de lanceurs réutilisables, qui s’appelle Callisto, et dont le premier vol devrait avoir lieu en 2026 ou 2027, depuis la Guyane.” Callisto ne sera pas un objet opérationnel en tant que tel, mais plutôt un démonstrateur validant l’acquisition d’une telle technologie. “Il est très rare et difficile d’aboutir à une coopération internationale en matière de lanceurs, parce que c’est un domaine qui relève souvent du matériel de guerre.”

L’un des atouts de la JAXA est de pouvoir s’appuyer sur des industries de pointe, telles que Mitsubishi, Toyota, NEC, ou encore Kawasaki. Plus récemment, l’agence a également pu compter sur des startup comme iSpace, qui développe des technologies de transports de fret à moindres coûts à destination de la Lune. Cette collaboration n’est pas anodine, car le pays est culturellement plus tourné vers les grands groupes industriels. C’est cette force industrielle qui permet au pays de développer ses propres lanceurs, notamment le lanceur H développé par Mitsubishi Heavy Industries, comparable aux fusées Ariane en France. Cette stratégie d’indépendance technologique est un point clé dans les enjeux à venir, à savoir la présence et l’influence dans l’exploration spatiale. Pour s’assurer cette autonomie, le Japon favorise donc l’émergence des startup, à l’image de SpaceX aux Etats-Unis. Aujourd’hui, les deux principaux centres de lancement au Japon appartiennent à la JAXA et sont situés à Kyushu, sur l’île de Tanegashima et à Uchinoura, mais des ports spatiaux voient aussi le jour à Hokkaido et Wakayama, préfecture au sud d’Osaka. En outre, l’intérêt de l’archipel pour le spatial découle d’un autre enjeu unique et incontournable : l’observation de la Terre. “Beaucoup d’applications dépendent de moyens satellitaires, dans l’agriculture, ou dans la prévention et la gestion des catastrophes naturelles, explique Julien Mariez. La gestion du risque est une question fondamentale au Japon, qui a donc toujours une filière de satellites scientifiques, via la JAXA, qui permettent ce type d’applications.” Ce large éventail crée un lien important entre l’agence et différents ministères, tels que le ministère de la sécurité économique et le ministère des sciences, de l’éducation et de la recherche, pour lesquels elle a un rôle de conseiller. Plus récemment, les problématiques géopolitiques y trouvent une utilité en matière de sécurité et de défense. “La JAXA, en fait, a été conçue comme une agence spatiale qui poursuivait des programmes purement pacifiques et civils, donc à l’exclusion de toute implication de défense, souligne le conseiller français, contrairement au CNES. Côté JAXA, il y avait vraiment une étanchéité par rapport au monde militaire.” Cette séparation est petit à petit remise en question, car les technologies développées par l’agence sont très efficaces dans la surveillance de l’espace, nécessaire pour se protéger d’agressions ou d’interférences des satellites. Bien qu’elle ne soit pas concrètement impliquée dans cette thématique géopolitique, les données qu’elle retire de ses observations sont utiles à la défense, et une communication entre la JAXA et l’armée existe.
Une popularité grandissante

Si elle n’a pas la renommée et l’aura de la NASA, l’agence est de plus en plus réputée et appréciée au Japon. “Selon les enquêtes que nous menons chaque année, il y a 20 ou 30 ans, les Japonais étaient très critiques à l’égard des activités spatiales, principalement à cause des coûts élevés, révèle Kaori Sasaki. Mais aujourd’hui, grâce à des succès comme les missions Hayabusa ou les fusées H3, l’attitude a changé. Le nom de l’agence est désormais connu de plus de 80 % de la population. Même si peu de personnes sont au courant des détails de nos activités, l’image de l’exploration spatiale devient plus populaire, notamment grâce à des activités commerciales et à la médiation publique.” La JAXA collabore en effet avec les médias, que ce soit des journaux, des magazines en ligne, des programmes télévisés ou même des films. Les astronautes tels que Akihiko Hoshide, qui sont allés dans la Station Spatiale Internationale, participent également à cette visibilité. L’exploration spatiale japonaise s’est étendue jusque dans la culture populaire, à travers le manga Space Brothers de Chūya Koyama, qui raconte l’histoire de deux frères devenant astronautes de la JAXA à force de détermination et d’efforts. Ce manga a connu un très bon succès au Japon, et a été traduit en français en partenariat avec le CNES. “L’auteur du manga est allé se documenter auprès de l’agence, appuie Julien Mariez. Il a retranscrit fidèlement les installations d’entraînement des astronautes. Cela a aussi contribué à populariser la JAXA, notamment auprès du jeune public.” La série, toujours en cours, compte à l’heure actuelle quarante-quatre volumes.
L’agence japonaise va poursuivre ses efforts sur le très large champ d’activités qui la caractérise, que ce soit dans la sécurité et la propreté du ciel et de l’espace, la gestion des risques environnementaux, le développement de son indépendance technologique et les coopérations internationales, notamment dans le domaine de l’exploration spatiale. Modèle de la culture japonaise dans ses valeurs et ses performances, la JAXA réserve de belles démonstrations à suivre dans les prochaines années.